jeudi 26 février 2015

K, comme... Khat

Après J, K est logique ! La transcription de l'écriture égyptienne regorge de mots commençant par cette lettre, mais j'en ai choisi un qui a traversé les millénaires, malheureusement pour certains...
 

Lorsqu’à son zénith le soleil déversait son plomb sur les différents chantiers autour de la ville, et que je me faufilais à l’extérieur du palais, sachant tout le monde alangui à l’intérieur, je passais devant des groupes d’hommes épuisés, abrutis par les coups de matraque et de fouet des contremaîtres, somnolant à l’ombre quelques précieux instants avant que retentisse à nouveau la corne. Les pieds aussi nus que le corps, je cheminais, semblable à tous les enfants d’Egypte. Mais peut-être que le petit collier de nacre et lapis-lazulis qui pendait sur ma poitrine, ou la propreté de ma mèche d’enfant m’en distinguait, je ne sais. Toujours est-il que, parfois, des conversations chuchotées s’interrompaient à mon approche, et il se trouvait souvent un homme pour ouvrir toute grande sa bouche aux dents brunâtres et pointer vers moi une langue verte et gonflée qui me faisait hurler de peur et prendre mes jambes à mon cou ! Ce n’était pourtant que les résultats de la mastication du khat, cette plante qui était censée les soulager de la fatigue et de la faim, qu’ils ruminaient à longueur de journée, perdant parfois tout sens de la réalité.

L’un de ces hommes, une fois, m’a fait tomber en agrippant ma cheville. Mais il ne m’a pas fait de grimace. Il m’a aidé à me mettre à genoux, en gardant mes mains dans les siennes. J’avais l’impression qu’un grand feu me consumait et je ne pouvais pas détacher mes yeux des siens, si pâles, si fixes : il ne voyait pas ! Comment avait-il pu m’attraper ? Mais déjà il me relâchait, sans que je fasse un mouvement pour m’enfuir. Il me dit alors : « Tu seras un bon berger, et tu mèneras ton troupeau en lieu sûr. Les brebis t’attendront. Rentre, maintenant. » Assurément, cet homme avait trop consommé de khat et il divaguait.  Certes, je n’étais pas de sang royal, mais par la grâce de ma mère adoptive, je savais que j’aurais une fonction au palais, que je servirais pharaon en qualité de porte-sandale, de supérieur des greniers, et pourquoi pas, un jour, de vizir, mais il n’était aucunement question que je sois simple berger.

Pourtant, de retour sur ma natte, au pied du lit de repos de Bithia, je tournai dans ma tête des faits disparates : l’appel du désert, les paroles de Jethro, celles de l’aveugle, la défiance grandissante de Ramsès, mon presque frère, à mon égard, toutes ces affinités que je sentais avec un peuple d’esclaves, la façon dont ma vraie mère me regardait, parfois. Il me semblait être un pion important sur un immense échiquier, faire partie d’un mystère dont je devrai apprendre à décrypter toutes les énigmes. Mais qui détenait la clé ? Á quel dieu confier mon malaise ?
 
 Chantier de construction (tombe du Vizir Rekhmiré, XVIIIe dynastie)

vendredi 20 février 2015

J, comme... Jethro

Rappelez-vous... Un dictionnaire des souvenirs est en cours d'élaboration chez les "Chouettes Plumes", et je vous avais dévoilé MA lettre "I" dernièrement.
Le personnage dont j'ai "hérité" pour continuer n'est pas des plus communs. Je pense que vous devinerez qui se cache derrière le petit garçon que j'ai accompagné de "J" à "M"...
 
 
Mon plus lointain souvenir est gravé dans ma chair à jamais. Je n’étais qu’un bambin turbulent, alors, et Bithia, ma mère, adorait jouer avec moi. Ce jour là, nous étions assis sur un tapis, à l’ombre des palmiers, et elle chatouillait mes pieds avec une plume d’autruche, provoquant chez moi des hurlements de rire, jusqu’à la limite de la suffocation. Le roi, son père, nous observait de loin. Assis dans un fauteuil bas en bois doré garni de coussins, jambes allongées, il battait imperceptiblement la mesure de la musique d’un baïnit de ses pieds chaussés de tatbebs de cuir rouge, en écoutant d’une oreille distraite, sans doute, les lamentations d’un de ses nombreux conseillers. Bizarrement, je crois revoir l’ombre de sourire qui flottait sur son visage sévère. Lorsque je pouvais reprendre mon souffle, j’évitais de regarder du côté de mon autre mère qui fronçait les sourcils en voyant l’énervement me gagner.
Á un moment, Pharaon s’est levé, est venu vers nous et s’est penché. J’ai tendu les  bras vers lui avec la spontanéité d’un enfant qui ne sait pas encore qu’on ne doit pas toucher un demi-dieu et j’ai pris son khepresh. Séthi s’est relevé brusquement et, apeuré, j’ai lâché la coiffe de cuir qui a roulé sur le tapis, j’ai reculé et l’ai écrasée, faisant sortir de la gorge de toutes les personnes présentes un cri d’horreur.
Les prêtres d’Horus, d’Amon et de Rê ont fondu sur moi, hurlant au double sacrilège, avant même que mes deux mères puissent faire un geste, et le roi lui-même, les traits figés, semblait prêt à accéder à la demande de ceux qui réclamaient ma mort immédiate. Alors un homme jeune a écarté le plus humblement possible ceux qui vociféraient autour de la scène, s’est prosterné jusqu’au sol devant le souverain en se présentant : il était Jethro, prêtre de la communauté des Madianites qui oeuvraient à la grandeur de Pharaon. Face contre terre, il a dit au monarque que je n’étais qu’un enfant inconscient qui voulait seulement jouer, qui ne distinguait pas le bien du mal, pour preuve ce à quoi il suffisait de me soumettre, que mon maître accepta : on me plaça devant deux plateaux, l’un contenant des diamants, l’autre des braises, et Jethro me demanda de choisir ce que je souhaitai prendre. Attiré par les mille feux que le soleil mettait dans les gemmes, j’ai allongé le bras, mon pied s’est tordu et j’ai refermé mes doigts sur une poignée de braises. La douleur a été telle que, sans réfléchir, j’ai porté ma main crispée à ma bouche ouverte sur un hurlement muet.
Lorsque je suis revenu à moi, Yokheved m’appliquait en pleurant un tampon d’onguent sur les lèvres et je ne sentais plus ma langue. Bithia me caressait les cheveux et Jethro dit, en s’inclinant devant moi : « Ne t’inquiète pas de cela, Moshe, tu pourras toujours porter la Parole. Nous nous reverrons en d’autres lieux ». Sur ces mots que je ne comprendrai que bien plus tard, il est retourné auprès des siens. Moi, j’avais, semble-t-il, fourni la preuve de mon grand désintéressement. Mais j’étais désormais, et pour toujours « lourd de bouche et lourd de langue »*.
 
* Exode 4, 10-11
 

mercredi 11 février 2015

Un petit exercice d'atelier rigolo : on écrit un mot sur une feuille qu'on passe à son voisin, qui y inscrit un autre mot inspiré du précédent et ainsi de suite, jusqu'à obtenir 6 mots. Alors le suivant devra écrire un texte court contenant tout ce qui lui échoit !
C'est ainsi que j'ai hérité de :
 
Savoir - connaissances - géographie - carte - bancaire - Iles Caïmans.
 
Les connaissances de Jojo en géographie lui permettaient tout juste d’aller jusqu’à l’école sans se perdre.
Aussi, quand le maître lui avait demandé de situer les Iles Caïmans sur la carte, il avait, sans hésiter, montré l’Egypte, parce qu’il avait vu, sur une BD de son héros « Papyrus » que des crocodiles vivaient au bord du Nil. Et comme son pote Dédé disait toujours : « crocodile et alligators, c’est caïman la même chose »…
Pourquoi, ce jour-là, l’instituteur ne le punit pas ? Je crois le savoir : il avait un gros découvert bancaire, et rien d’autre que le pistolet qu’il sentait peser dans le fond de sa poche ne l’intéressait.

dessin à colorier du net

mardi 10 février 2015

Le magasin de jouets


Un jour chiche entre par l’unique vitrine du vieux magasin. Aucun néon n’améliore la clarté. L’endroit sent la cire, le carton, le bois. Tout est rangé sur les étagères, soigneusement empilé, les petites boîtes sur les grandes. Assise à côté de la caisse enregistreuse, sur le comptoir, une poupée aux anglaises filasse sourit dans le vide. Près d’elle, un moulin à musique attend qu’une main tourne sa manivelle.
C’est un magasin de jouets d’un autre temps, un de ces lieux désertés au profit des grandes surfaces, un magasin de quartier que les gens pressés dépassent sans le regarder, que les enfants ignorent, puisqu’ils n’y trouveront aucune console, aucun robot. Seuls quelques nostalgiques, quelques collectionneurs poussent encore le porte, font tintinnabuler le carillon dans ce silence de Belle au bois dormant. L’œil s’habitue peu à peu au clair-obscur et découvre alors des trésors oubliés, des objets d’un temps où jouer, s’amuser, avait probablement plus de sens ou, du moins, une autre saveur.
 
Dans un ruissellement de clochettes, la porte s’ouvre, presque timidement, et un gamin entre, seul. Sur le rectangle de feutre marron, après le seuil, il reste planté, comme paralysé, bras ballants, la tête un peu dans les épaules. Pourquoi aujourd’hui, alors que le soleil brille et que des cris et des bruits de cavalcade proviennent du square voisin ? Lui est calme, trop sérieux sans doute pour son âge. Seuls ses yeux bougent, balaient les murs et leurs rayonnages, systématiquement, de haut en bas, puis de bas en haut, sans ralentir particulièrement à un endroit, comme pour s’assurer que tout est bien en place. Puis il regarde droit devant lui et se met alors en mouvement, avec précaution, vers le fond du magasin.
Il avance sans bruit sur le vieux parquet, jusqu’à un immense circuit de chemin de fer qui occupe tout le quatrième mur du local. Le décor est à lui seul un condensé de France, où les vagues de l’Atlantique viendraient mourir au pied des Alpes, où les beffrois du Nord résonneraient jusque dans les vallées des Pyrénées. La Normandie montre ses vaches grasses, les gares ont un air désuet, les rails passent sur des ponts qui enjambent de petites rivières de gouache bleue et contournent des lacs dans lesquels trempent les fils de paisibles pêcheurs immobiles.
L’enfant contemple. Il faudrait pouvoir être face à lui pour capter le rêve dans son regard, un soupçon d’envie aussi. Vu de dos, il se décontracte, ses épaules s’abaissent, son cou se tend. On sent qu’il veut voir plus loin, qu’il veut tout voir. Alors les talons décollent de quelques centimètres, les mollets se raidissent, le bras se lève doucement, la main caresse la loco qui attend sagement un improbable départ. Un mouvement léger du doigt et le convoi avance imperceptiblement. L’enfant suspend son geste et se retourne, inquiet.
 
L’homme assis derrière le comptoir le regarde par-dessus ses lunettes rondes. Sur son visage rien n’indique la colère, ou l’ennui, ou un sentiment quelconque, d’ailleurs. L’enfant pense que jamais il ne l’a vu bouger. Pourtant il vient ici tous les mercredis. Peut-être est-ce un de ces mannequins de cire, comme on en met parfois dans les musées ? Il hésite presque à respirer. Jusqu’à présent, il n’avait jamais rien touché dans ce magasin, mais l’envie était là, chaque fois plus pressante. Aujourd’hui il a osé. Va-t-il être réprimandé, chassé ? Il réalise soudain que l’homme, là-bas, il sourit. Alors il sourit aussi, timidement d’abord, seulement avec les lèvres, puis des yeux, aussi. Il n’est même pas étonné de voir que celui qui vient vers lui en s’appuyant sur une canne est en chaussons. C’est normal, ça va avec le décor, semble penser l’enfant.

- Bonjour, petit ! Comment t’appelles-tu ?
- Michel.
- Bonjour, Michel. Il te plaît, mon train, n’est-ce pas ? Tu voudrais le voir fonctionner ?

Le petit visage s’éclaire, les joues rosissent, il fait « oui » de la tête. C’était le signal qui manquait au Chef de gare : les lampadaires minuscules s’allument, les petits personnages se mettent en mouvement, la loco crache un petit panache, une musique de manège s’élève.

Un enfant s’émerveille, un vieillard s’attendrit. Une amitié vient de naître.

dimanche 1 février 2015

Février

 
Si février n'a ni pluie ni giboulée,
Tous les mois de l'année seront ennuyés.