mercredi 29 novembre 2017

Au fil de l'eau

Avec l'eau comme fil conducteur, il fallait parler du pont d'Avignon, du pont Mirabeau et finir sur le pont...



Un petit coin d’herbe fraîche, quelques chants d’oiseaux, un doux soleil de mai… Quel cadre enchanteur pour rêvasser au bord de la rivière… Sur une feuille, une libellule se pose doucement et surfe au gré des clapotis, entre les galets. Une grenouille paresseuse montre le bout du museau, juste le temps de happer un moucheron. Un bousier pousse à reculons sa récolte, reprenant son élan à chaque obstacle. Les éclats du soleil sur le miroir de l’eau se brisent et rebondissent, comme un collier de diamants brisé. Dans la faible profondeur du ruisseau, les herbes se courbent comme une chevelure peignée à l’infini. La pensée file au gré du courant, l’esprit s’alanguit, la torpeur arrive, insidieuse.

Et voguent les idées… Plus de contraintes, le temps est aboli. C’était quand, la dernière fois que je me suis réservée un petit coin d’éternité ? Il a fallu ce repos forcé, cette vieille douleur brusquement réveillée pour que je puisse à nouveau goûter au plaisir de ne rien faire. La mémoire est une boîte à souvenirs mystérieuse, elle livre en vrac des souvenirs enfouis… Ma première robe longue, ton sourire, les tortues que nous prenions dans les trous d’eau, le gâteau au citron de la semaine dernière, qui avait un goût d’enfance, les images des tablettes de chocolat que je collais sur l’album, celui des rondes enfantines où Cadet Roussel voisinait avec les belles dames sur le pont d’Avignon, le bouquet de roses que j’ai trouvé ce matin, sur la table de la cuisine… Souvenirs d’hier, souvenirs de demain chante l’eau qui ruisselle et cascade.

Rappelle-toi notre dernier rendez-vous, en octobre. Sur les quais l’automne commençait à rouiller les feuilles des platanes ; des enfants faisaient des ricochets sur la Seine, sous le pont Mirabeau les amoureux n’étaient pas seuls au monde. Il montait de l’eau une odeur un peu fade, et les traînées grasses dans le sillage des péniches n’avaient rien de vraiment poétique sous le soleil blafard. Puis la nuit est venue, les bruits se sont feutrés et la ville a mis son habit de lumières. Les bateaux mouches ont semé des éclairs sur le ruban noir de l’eau et, sous le pont, un accordéon a déplié sa mélodie.

Un papillon vient se poser tout près de moi. Sur une pierre chaude un lézard hiératique semble minéralisé. Le temps paraît avoir suspendu son cours. Pendant ma rêverie, une araignée a tissé sa toile entre deux ombelles. Les fils de soie tremblent dans la brise et, allez savoir pourquoi, je revoie tout ce monde sur le pont du bateau qui, lentement, quitte son berceau pour ses fiançailles avec la mer. La tache de champagne brille encore sur l’étrave et des flots de rubans semblent encore vouloir le retenir au port. Ce petit point qui s’éloigne, là-haut, c’est toi…



lundi 20 novembre 2017

Grosse légume



Toujours dans mes anciens textes, je dépoussière celui-ci : un légume parle de lui !
 
A peine sortie de mon trou, moi qui ne connaissais pas le monde, celui de l’art culinaire s’entend, j’ai été contente de ne pas m’enterrer dans un coin de jardin.
J’ai tout de suite appris que je peux avoir des tas de noms, plus flatteurs les uns que les autres : Belle de Fontenay est celui que je préfère. Il me confère une sorte de noblesse, avec un petit rien canaille qui s’accorde à ce qu’on attend de moi : qu’après un bain de vapeur j’ôte ma robe des champs pour offrir aux plus gourmets ma chair dorée, parfois rosée, toujours moelleuse.
Il m’arrive aussi de jouer la dure au cœur tendre, quand un bain d’huile m’a donné une frite d’enfer pour accompagner un beau morceau un peu vache ; on me dit alors blonde à croquer…
Je suis venue de loin pour me poser dans votre assiette, et j’apprécie que chacun veuille m’y inviter : je me fais légère en mousseline pour bébé, hachis pour sa maman, grenaille pour le soldat, même les plus cochons m’apprécient.
Franchement, j’ai la patate !


samedi 18 novembre 2017

Avant...




C’était mon jardin secret, mon pré carré, mon royaume, mon univers. Un espace de verdure presque sans limites où même le silence est bruit, où l’eau passe sans clapotis, seulement ridée par une vie plus profonde, plus lente et dangereuse pour qui s’approche de la rive, un temple où des arbres colossaux empêchent le soleil de filtrer mais dont les branches se parent de grappes fleuries aux lourds parfums, un lieu étrange, chuintant, crissant, où le pas s’enfonce dans les mousses, où l’oiseau déplace la feuille  et où l’insecte se fait feuille, un lieu de début du monde, fragile et fort à la fois, protecteur et hostile, impénétrable, et pourtant….
C’est là que je vivais. J’étais le seigneur redouté, le prédateur, l’oreille, l’œil et la dent, la cruauté si naturelle dans notre monde.
De ma gloire ne reste que quatre mots sur une planche, contre des barreaux : « Tigre royal du Bengale ».


mercredi 15 novembre 2017

En passant

Je ne scrape pas beaucoup en ce moment, mais j'ai pris le temps de faire une carte d'amitié, un clin d'oeil par-delà le virtuel...


lundi 13 novembre 2017

Légendes nouvelles (2)

A l'autre bout des alignements, il y a  un très vieux village. Entre la chapelle, le lavoir et la fontaine, il y a la sépulture du dernier villageois qui parlait aux pierres et savait les écouter. Pourquoi n'a-t-il pas de pierre tombale ?



Ecoutez, vous qui passez dans ce chemin creux… Je vous parle mais vous croyez entendre le vent dans les branches, je vous souris mais vous croyez voir le soleil jouer à travers les feuilles. Et partout le calme, et l’ondulation des herbes folles dans le grand champ…
Je suis l’homme qui parlait aux pierres et pourtant, dans le village, j’ai été le seul à ne pas en avoir une sur le ventre le jour de ma mort.
J’avais demandé qu’on m’en dispense, par souci de moi, en hommage aux pierres, si brutes, si lourdes de tous les secrets qu’elles renferment. Je les connais à peu près tous, j’y ai ajouté les miens.
Les pierres sont là pour construire des murs qui protègent la foi, des cimentières qui gardent le souvenir, des maisons pour abriter les familles. Moi j’ai les croyances des druides, je n’ai pas de famille et j’ai refusé de rester prisonnier d’une dalle pour l’éternité. J’ai voulu fusionner avec la nature, me dissoudre dans la terre nourricière et, plutôt qu’un carré gravé pour se recueillir, j’ai souhaité que mon âme erre en liberté dans ces lieux qu’elle a aimés. Et toujours vous essaierez de me retrouver… Peut-être suis-je ici, peut-être là ? Demandez aux pierres, elles savent !


dimanche 12 novembre 2017

Légendes nouvelles

Dans mon tri, j'ai sélectionné deux textes écrits le même jour il y a quelques années. Pour clôturer la saison d'écriture, nous avions passé la journée à Erdeven, à nous balader, rire beaucoup et écrire un peu ! Pour cela, nous nous étions d'abord rendus sur le site mégalithique de Kerzerho où chacun s'était "approprié" un bloc et avait déliré sur lui. Pour l'anecdote, il y avait là un touriste indien, turban et moustache en crocs, à qui son accompagnateur a commencé à traduire la première lecture avant de comprendre que nous étions un peu fêlés !!! Nous nous sommes sentis obligés d'expliquer ce que nous faisions...
J'avais jeté mon dévolu sur un dolmen, rond comme une gigantesque brioche :

Il était une fois… Il y a des années-lumière, sur la planète XYZ du troisième soleil, un vieil homme qui prétendait que, par-delà les étoiles, existait un monde peuplé de pierres. Bien sûr, personne ne l’écoutait, puisque personne ne savait ce qu’était la pierre.
Alors il se mit en tête de leur prouver ce qu’il disait, et il commença à préparer un engin spatial pour un long voyage. Il embarqua par une belle nuit où Pluton luisait là-bas, très loin dans le ciel.
Après plusieurs années il sortit, frais et dispos, de son caisson cryogénique et constata avec une immense fierté que ses calculs étaient exacts : juste dans l’axe de son vaisseau il avait la Bretagne (c’est comme cela qu’il avait baptisé ce coin de planète). Il fallait donc maintenant décélérer jusqu’à la zone rouge sur le compteur, marquée « Morbihan » (une autre de ses trouvailles) et là se poser en douceur dans une toute petite clairière, en coupant les gaz. Puissance zéro. L’homme venait de prendre pied dans son rêve, qu’il nomma tout naturellement « Kerzerho ».
Et comme personne, là-haut, ne le croyait, il décida de rester là, de se fondre dans ce paysage enchanteur, de s’y installer.
Donc ce que vous prenez aujourd’hui pour un gros bloc de granit buriné par le temps est en fait une soucoupe volante minéralisée. Si, si, regardez dessous… Vous verrez, elle est juste posée, un peu en biais.
Peut-être, un jour, repartira-t-elle ?...

 La suite au prochain numéro. Kénavo !

vendredi 10 novembre 2017

L'atelier d'écriture

Quinze ans d'atelier, ça représente quelques cahiers. J'ai entrepris de trier les textes pour ne garder que les miens. Comme eux, les autres, écrits à plusieurs mains, sont tous dans la version reliée remise à chacun en fin de saison.
Vous savez qu'il n'est pas simple d'écrire. 
Voici le texte final d'un exercice qui consistait à décrire très simplement une situation, d'y ajouter des sentiments, puis des couleurs, enfin de la gourmandise et aussi de la sensualité... Dernières consignes pas très évidentes compte-tenu du thème que j'avais choisi !



Comme tous les quinze jours, ils se retrouvent autour de la table de chêne clair, dans un joyeux brouhaha, pressés de connaître la consigne d’écriture du jour. Des mains se serrent des bises claquent sur les joues rosies par le froid, les blousons gris, marron ou verts vont rejoindre les écharpes colorées dans un coin de la pièce et, petit à petit, chacun s’installe, se recueille, regroupe mentalement les idées possibles qu’il s’est promis de développer sur le futur thème, suçote en pensée le petit mot incongru, la tournure de phrase inusitée qui va pimenter son texte, comme un cuisinier recense les ingrédients qui feront d’une banale recette un chef d’œuvre de nouvelle cuisine ! Tout est prêt.
La consigne est donnée : simple, carrée, laconique, ne laissant pas vraiment de place à l’imagination.

La stupeur, puis une sorte d’abattement, se lisent sur les visages. Des doigts se crispent sur un crayon, des stylos restent sur la table. Ça et là, quelques mots naissent, bleus, noirs ou violets sur le vide d’une page, vite raturés, et de nouveau les plumes comme les esprits restent en suspens. L’imagination a quitté la salle, s’est retirée traîtreusement du jeu.
Quelques uns pourtant ont fini par se jeter dans l’eau blanche de leur feuille et, au sourire qui, sans atteindre la bouche, détend chaque trait de leur visage, on devine qu’ils vont bientôt arriver sur l’autre rive de la consigne. Les autres les regardent de côté, envieux, déçus… Déçus comme le seraient des gamins accrochés à la vitrine du pâtissier, heureux des trois sous qui tintent dans leur poche, et qui verraient brusquement disparaître la dernière part de gâteau qu’ils s’étaient promise sous leurs yeux incrédules. Ceux-là sont frustrés.
Mais il ne vont pas laisser ainsi passer l’occasion d’avoir, ce soir encore, ce petit frisson créatif, ce plaisir sensuel de manier les mots, de les rouler, de les tordre jusqu’à parfois leur faire dire leur contraire !
Alors ils font le vide en eux, ferment les yeux et laissent remonter du fin fond de leur mémoire des sensations, un feu d’artifice de petits riens qui vont lentement s’ordonner et, apaisés et pressés de rattraper le cours du temps, ils vont enfin broder sur le papier ces signes tant espérés qui vont faire naître un nouveau personnage, une nouvelle histoire, en même temps qu’ils vont dévoiler, très pudiquement, un peu d’eux-mêmes, encore une fois.


mercredi 1 novembre 2017

Vulfran

Il y a quelques temps, Vulfran rêvait, mais je ne pouvais pas encore vous révéler qui il était...
Maintenant que LE livre est paru, voici l'un de ses "héros". N'hésitez pas à découvrir les autres en achetant cet ouvrage qui, vous le savez, a été co-écrit pour aider à réaliser un rêve d'enfant malade !

*
  « Coucou, Octave ! » C’est Adeline, lumineuse de blondeur, nattes dans le dos, qui s’arrête sur le chemin le temps d’agiter sa menotte dans ma direction. Sur ses talons arrive Max, « coiffé avec les pieds du réveil » comme dit Marguerite, la bonne du curé. « Max la menace » n’a apparemment jamais appris à se servir d’un peigne mais sait, en général, ajuster ses tirs quand il lance un caillou sur quelqu’un ou quelque chose, je le sais d’expérience… Aujourd’hui, il se contente de me tirer la langue, et presse le pas car il est suivi par l’institutrice. Il n’a pas vraiment envie de commencer sa journée en se faisant houspiller, sans doute !

« Salut Hector ! » lance Timothée en courant comme un dératé. Pourquoi est-il si pressé ? Ce gamin a dû courir et sauter avant de savoir marcher !

« Bonzou Monsieur ! » Celle-ci, c’est ma chouchoute ! C’est Zélie, la dernière de Marie et Clément, que j’adore. Comme pour les autres, je ne réponds pas, mais pour elle j’agite le bras dans le léger vent printanier, et je souris, intérieurement. Elle n’a sans doute pas vu mon geste, elle est déjà captivée par un papillon qui virevolte au-dessus d’elle. Heureusement que sa mère lui tient la main ! Marie m’a souri aussi, il ne m’en faut pas plus pour être heureux !
Seuls ou par petits groupes, tous les enfants du village passent devant moi, et peu m’ignorent. Ils m’affublent de prénoms différents, selon leur humeur, selon les jours. Moi, imperturbable, je les écoute babiller, plaisanter, brailler, chanter, se quereller… comme le faisaient leurs parents avant eux. Serai-je encore là pour voir passer leur progéniture ? Je supporte de plus en plus mal la chaleur et les hivers me semblent interminables, même si j’aime ce coin de terre que je suis chargé de surveiller.
En fait, je m’appelle Vulfran. Hé oui ! Pas banal, n’est-ce pas ? Vulfran Paindavoine, très exactement. C’est Marie qui m’a baptisé ainsi. Elle avait dix ans et venait de lire « En famille » d’Hector Malot. Si elle avait versé des larmes sur le sort de la jeune orpheline, elle avait trouvé des excuses au vieillard bourru et rigide qui était le grand-père. Aussi, quand le propre grand-père de Clément m’a construit et planté droit comme un piquet au milieu de son potager – les deux petits ont toujours été inséparables – elle a décidé que j’avais un maintien digne d’un chef d’entreprise, et que ce nom me convenait particulièrement ! Il faut dire que j’avais de la prestance en ce temps-là ! Vous ai-je dit que je suis un épouvantail ? Non ? Oh, pardon ! Voilà qui est chose faite… Donc, à l’époque, mon brêlage de chanvre me promettait un avenir serein et des fagots de belle paille odorante me dessinaient un torse conquérant. Bien sûr, vous avez du mal à me croire, avec mon épaule basse, ma poitrine creuse et ma tête de guingois, rafistolée de bandes collantes trop souvent décollées. Mais je suis comme vous, je vieillis.
Longtemps mes petits amis ont veillé sur ma mise, dégotant dans le grenier de quoi m’habiller, voire même me déguiser pour leurs jeux de l’été. J’étais un personnage à part entière dans leurs mises en scène. Ainsi j’ai veillé des poupées, jugé en toute équité un délicat partage de bonbons, subi une danse du scalp avant de devenir le confident des premiers soupirs et le témoin silencieux des premiers baisers. Puis ils sont partis, longtemps, et les oiseaux riaient de moi et pillaient des lambeaux de vêtements pour en garnir leur nid. Je servais du moins à ça. Une fois quand même, Grand-père m’a donné un vieux manteau pour cacher ma misère. Je dépérissais. Et un jour mes amis sont revenus, se sont mariés et se sont installés dans ce nouveau lotissement, juste au bout de ce chemin si pratique pour rejoindre le centre du village. Depuis Marie veille à ce que je sois correctement vêtu et elle m’a confié il y a quelques jours, en faisant mine de prendre une salade à mon pied, qu’elle envisageait sérieusement de me refaire une tête et d’y ajouter, pourquoi pas, une moustache ! Je ne sais pas trop si cela m’ira, mais je la laisse décider, je suis si bien depuis qu’elle est là. Si les enfants ne me font plus participer à leurs jeux, je suis sûr que c’est parce qu’ils savent le respect qu’on doit à un vieillard, sauf Max, bien trop content de trouver une victime !
Mais j’ai un rêve, depuis longtemps, que je n’ai confié qu’à une mouche de passage qui, un jour, m’a raconté avoir assisté au mariage de Marie et Clément, quand moi j’ai du me contenter d’entendre les cloches carillonner… Je rêve d’avoir deux jambes et de pouvoir enfin voir le monde au-delà du jardin, au-delà du village, pour savoir si tout ce que j’entends raconter est vrai, pour connaître ce qui pousse les enfants à partir et parfois à revenir, pour rencontrer d’autres épouvantails, peut-être ? Ce n’est qu’un rêve, mais… « rêver c’est déjà ça ! »