mercredi 1 novembre 2017

Vulfran

Il y a quelques temps, Vulfran rêvait, mais je ne pouvais pas encore vous révéler qui il était...
Maintenant que LE livre est paru, voici l'un de ses "héros". N'hésitez pas à découvrir les autres en achetant cet ouvrage qui, vous le savez, a été co-écrit pour aider à réaliser un rêve d'enfant malade !

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  « Coucou, Octave ! » C’est Adeline, lumineuse de blondeur, nattes dans le dos, qui s’arrête sur le chemin le temps d’agiter sa menotte dans ma direction. Sur ses talons arrive Max, « coiffé avec les pieds du réveil » comme dit Marguerite, la bonne du curé. « Max la menace » n’a apparemment jamais appris à se servir d’un peigne mais sait, en général, ajuster ses tirs quand il lance un caillou sur quelqu’un ou quelque chose, je le sais d’expérience… Aujourd’hui, il se contente de me tirer la langue, et presse le pas car il est suivi par l’institutrice. Il n’a pas vraiment envie de commencer sa journée en se faisant houspiller, sans doute !

« Salut Hector ! » lance Timothée en courant comme un dératé. Pourquoi est-il si pressé ? Ce gamin a dû courir et sauter avant de savoir marcher !

« Bonzou Monsieur ! » Celle-ci, c’est ma chouchoute ! C’est Zélie, la dernière de Marie et Clément, que j’adore. Comme pour les autres, je ne réponds pas, mais pour elle j’agite le bras dans le léger vent printanier, et je souris, intérieurement. Elle n’a sans doute pas vu mon geste, elle est déjà captivée par un papillon qui virevolte au-dessus d’elle. Heureusement que sa mère lui tient la main ! Marie m’a souri aussi, il ne m’en faut pas plus pour être heureux !
Seuls ou par petits groupes, tous les enfants du village passent devant moi, et peu m’ignorent. Ils m’affublent de prénoms différents, selon leur humeur, selon les jours. Moi, imperturbable, je les écoute babiller, plaisanter, brailler, chanter, se quereller… comme le faisaient leurs parents avant eux. Serai-je encore là pour voir passer leur progéniture ? Je supporte de plus en plus mal la chaleur et les hivers me semblent interminables, même si j’aime ce coin de terre que je suis chargé de surveiller.
En fait, je m’appelle Vulfran. Hé oui ! Pas banal, n’est-ce pas ? Vulfran Paindavoine, très exactement. C’est Marie qui m’a baptisé ainsi. Elle avait dix ans et venait de lire « En famille » d’Hector Malot. Si elle avait versé des larmes sur le sort de la jeune orpheline, elle avait trouvé des excuses au vieillard bourru et rigide qui était le grand-père. Aussi, quand le propre grand-père de Clément m’a construit et planté droit comme un piquet au milieu de son potager – les deux petits ont toujours été inséparables – elle a décidé que j’avais un maintien digne d’un chef d’entreprise, et que ce nom me convenait particulièrement ! Il faut dire que j’avais de la prestance en ce temps-là ! Vous ai-je dit que je suis un épouvantail ? Non ? Oh, pardon ! Voilà qui est chose faite… Donc, à l’époque, mon brêlage de chanvre me promettait un avenir serein et des fagots de belle paille odorante me dessinaient un torse conquérant. Bien sûr, vous avez du mal à me croire, avec mon épaule basse, ma poitrine creuse et ma tête de guingois, rafistolée de bandes collantes trop souvent décollées. Mais je suis comme vous, je vieillis.
Longtemps mes petits amis ont veillé sur ma mise, dégotant dans le grenier de quoi m’habiller, voire même me déguiser pour leurs jeux de l’été. J’étais un personnage à part entière dans leurs mises en scène. Ainsi j’ai veillé des poupées, jugé en toute équité un délicat partage de bonbons, subi une danse du scalp avant de devenir le confident des premiers soupirs et le témoin silencieux des premiers baisers. Puis ils sont partis, longtemps, et les oiseaux riaient de moi et pillaient des lambeaux de vêtements pour en garnir leur nid. Je servais du moins à ça. Une fois quand même, Grand-père m’a donné un vieux manteau pour cacher ma misère. Je dépérissais. Et un jour mes amis sont revenus, se sont mariés et se sont installés dans ce nouveau lotissement, juste au bout de ce chemin si pratique pour rejoindre le centre du village. Depuis Marie veille à ce que je sois correctement vêtu et elle m’a confié il y a quelques jours, en faisant mine de prendre une salade à mon pied, qu’elle envisageait sérieusement de me refaire une tête et d’y ajouter, pourquoi pas, une moustache ! Je ne sais pas trop si cela m’ira, mais je la laisse décider, je suis si bien depuis qu’elle est là. Si les enfants ne me font plus participer à leurs jeux, je suis sûr que c’est parce qu’ils savent le respect qu’on doit à un vieillard, sauf Max, bien trop content de trouver une victime !
Mais j’ai un rêve, depuis longtemps, que je n’ai confié qu’à une mouche de passage qui, un jour, m’a raconté avoir assisté au mariage de Marie et Clément, quand moi j’ai du me contenter d’entendre les cloches carillonner… Je rêve d’avoir deux jambes et de pouvoir enfin voir le monde au-delà du jardin, au-delà du village, pour savoir si tout ce que j’entends raconter est vrai, pour connaître ce qui pousse les enfants à partir et parfois à revenir, pour rencontrer d’autres épouvantails, peut-être ? Ce n’est qu’un rêve, mais… « rêver c’est déjà ça ! »

 

10 commentaires:

  1. Un grand merci encore... j'ai adoré !
    Gros bisous et douce journée Galet.

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  2. D'accord avec Quichottine, j'ai adoré aussi.

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    1. Vulfran aimerait sûrement figurer parmi les sculptures de bois de tes forêts !

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  3. Vulfran... un nom qui me disait quelque chose. Bon sang mais c'est bien sûr, je l'ai lu dans le joli "Voyage" hier soit et cette histoire m'a fait fondre, très mignonne et attendrissante. Et avoir des nouvelles de Marie et Clément et de leur petite Zélie fait plaisir... :-)

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    1. En tant que Bztt, je me dois d'être au courant de tout et de le faire savoir ! Merci pour ta lecture Cathy !

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  4. Ah, j'ai reçu le livre mais ne l'ai pas encore lu, je vais retrouver ces charmants héros avec plaisir

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    1. Il y a tout plein de choses à découvrir ! Merci d'être passée, Emma !

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  5. Réponses
    1. Nous sommes ici dans un cercle très fermé, entre gens de bonne compagnie ! Mais je voudrais tant qu'il y ait des fuites ! ;)

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