dimanche 23 décembre 2018

Coincé

Voici aujourd'hui le dernier de mes textes acides. Vous verrez que je ne suis pas dénuée d'espoir dans la gent humaine... 
Demain, vous serez sans doute occupés en préparatifs divers. Je vous souhaite beaucoup de joie, quelle que soit la façon dont vous célèbrerez l'évènement.

Peut-être aurai-je dû prendre le train, à défaut de l'avion que mon dernier rendez-vous m'a fait manquer... Mais avec cette circulation de veille de fêtes, il n'est pas sûr non plus que j'ai attrapé le Paris-Vintimille à temps.
Peut-être aurai-je pu prendre mon mal en patience, sur l'autoroute bondée et attendre que le bouchon annoncé vingt kilomètres plus loin se résorbe... Non, pas mon genre d'attendre. J'ai quitté la route pour prendre un itinéraire bis vaguement repéré sur la carte, traversé des campagnes alourdies de brouillard, pris des départementales de plus en plus glissantes sans prendre la peine de m'arrêter pour mettre les chaînes, et atterri dans ce trou perdu, en panne d'essence.

Et la neige qui continue à tomber. Je ne distingue déjà plus la forme exacte de mon véhicule qui s'est arrêté - heureusement - devant ce qui semble être le seul commerce du coin. Le patron a rejeté sa casquette en arrière, en se grattant le crâne, quand je lui ai dit qu'il me fallait absolument être en Italie le lendemain matin, et j'ai tout de suite compris, aux regards qu'il échangeait avec les deux autres, au bout du comptoir, que ça n'était pas gagné.

Je me suis demandé si l'expression "avoir le mauvais oeil" me concernait ? D’abord l'avion, puis la panne sèche, maintenant ce désert blanc que je ne sais même pas situer, tout ça à quarante huit heures du plus gros contrat de ma vie, à négocier au cours du plus fastueux réveillon de Noël auquel il me sera jamais donné d'assister, dans un palais au bord du Lac de Côme...

Sans doute quelqu'un va me proposer de me revendre une partie de sa réserve de carburant, ou même me conduire à la gare la plus proche ? Mais les minutes s'enchaînent, le grelot de la porte tinte à chaque nouvel arrivant à peine surpris de me voir là, et les conversations reprennent, qui devant un pastis, qui en attrapant un paquet de bougies et une bouteille de pétrole désodorisé, jusqu'à l'apparition du curé, dans un tourbillon de soutane, le béret enfoncé jusqu'aux yeux et le nez rougi par le froid au-dessus d'une grosse écharpe.

Si la mise est désuète, l'accueil est surprenant : chacun le tutoie et l'appelle par son prénom, et le patron lui sert d'office une prune. En faisant le tour des salutations, le regard du brave homme se pose sur moi et, enfin, quelqu'un semble me voir. Je lui explique pourquoi et comment je suis ici, et pourquoi je dois en partir, en lui laissant le soin de me proposer le comment.

Hélas ! Il sonne le glas de mes espérances. Des congères se sont formées et le chasse-neige ne viendra pas de sitôt. Essence ou pas, pas question de reprendre la route. Devant mon air abattu, il me propose de m'héberger au presbytère. L'épicière, qui s'est approchée, nous invite à partager le souper familial. Après être sorti dans ce qui est devenu une tempête de neige pour essayer de capter un signal sur mon portable, je dois me rendre à l'évidence, je suis prisonnier des éléments dans ce village blotti autour de son église, cerné de mauvais temps, empêché de mener ma vie comme je l'entends, moi qui n'ai jamais toléré d'avoir un fil à la patte, amputé de mon ordinateur, de mon téléphone, technologiquement infirme. Mais comment peut-on vivre dans un endroit pareil ?

Par les fenêtres éclairées, j'aperçois ici un sapin illuminé, là une femme qui va et vient dans sa cuisine, ailleurs un homme qui hisse des paquets colorés sur le haut d'une armoire. C'est vrai, j'en avais presque oublié Noël.

Oui, moi aussi j'avais eu des Noëls fleurant la résine et le pain d'épices, des papiers craquants trop vite déchirés, des traces de chocolat sur les doigts... Comme tout cela est loin, comme étranger à ma vie d'aujourd'hui. Certes j'étais en compagnie chaque fin d'année, dans un salon éclairé a giorno par une multitude de bougies, ou dans un restaurant feutré. Certes il y avait des cadeaux échangés, toujours précieux, toujours chers, la marque de la réussite en quelque sorte. On parlait et on dansait, mais au fond, s'amusait-on ? S'aimait-on ?

J'entre à nouveau dans l'épicerie-bar en tapant des pieds sur le tapis de seuil, étonné et vaguement énervé de cette remontée de souvenirs, presque stupéfait de découvrir le vide de ma vie. Ma mère m'aurait tancé en me disant "Tu devrais être rouge de honte de te comporter de la sorte, mon petit". Mais elle n'était plus là pour me recadrer, et elle avait emporté mon enfance.
Louis, le curé, me fait signe de le rejoindre près du poêle où il discute avec quelques clients : "Demain soir, il y a de fortes chances que vous soyez encore des nôtres ! J'espère que vous viendrez à la messe de Minuit, et après, nous irons boire le vin chaud en mangeant la brioche chez Fernand qui rallume la bûche de Noël cette année, c'est son tour".

Ainsi donc, c'est bien vrai. Je suis contraint de rester là, étranger à ces traditions et pourtant accueilli comme un des leurs. Est-ce une farce du destin ? Un clin d'oeil de la vie ? Un cadeau, peut-être. Un temps rien que pour moi, pour faire le point, retrouver mes valeurs, le goût des choses...

Allons, mon vieux, tu ramollis... Tu brasses des millions, tu tutoies des princes, tu portes un pull de cachemire, des chaussures sur mesures, un manteau de grand couturier et tu es arrivé ici dans ton splendide coupé sport. Regarde-les, eux : col roulé, pantalons de velours, chaussures de marche. Rien que du commun.
Sauf que mon pull me paraît bien léger par ce froid, mes chaussures sont détrempées, comme mon pardessus, et ma voiture n'est plus qu'une forme vague dans la nuit floconneuse.

Alors je m'assieds au bout du banc, à côté de Paulo, en face de Magali qui pousse vers moi l'assiette de saucisson, je lève le coude comme tout le monde, à la santé de tout un chacun, à l'hiver rude qui donnera un bel été, à Noël, à la vie. J'écoute monter en puissance la cacophonie des voix à l'accent traînant, je regarde la joie de vivre, je m'en abreuve.
Et lorsque Mariette vient récupérer son homme, elle m'invite si simplement au repas du lendemain midi que j'accepte, comme je dis oui à un autre pour le jour suivant, sans remords, sans regrets aucuns.
Cette année, je n'aurai ni bougies, ni rubans, juste un peu de chaleur, avant de reprendre la route.




8 commentaires:

  1. Juste un peu de chaleur... et n'est-ce pas le plus important ?
    Merci pour cette page qui dit combien ce qui compte ne s'achète pas.
    Je t'embrasse fort. Que cette fin d'année te soit douce.

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    1. Dans notre société de consommation, on oublie facilement l'essentiel. Un sourire et une main tendue sont pour beaucoup le plus merveilleux des cadeaux. Je t'embrasse aussi Quichottine, profite des tiens.

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  2. L'aventure peut surgir de l'imprevu, ou d'un contretemps, et ce chouette récit n'est pas du tout acide

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    1. Non, pas ce dernier ! Je te souhaite un passage en douceur sur l'autre page du calendrier, Emma !

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  3. Merci à Quichottine pour ce lien... merci à toi pour ce conte de Noël qui remet à sa place l'humain loin de sa folie technologique.

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    1. Et merci d'avoir poussé ma porte pour me lire ! Que l'année qui arrive nous fasse oublier celle que nous quittons.

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  4. La chaleur humaine et bien bien plus importante que le plus beau et cher des cadeaux...très beau texte merci à Quichottine qui m'as permis de le découvrir. Bonne année en avance en tout les cas espérons meilleure que celle qui s'achève

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    1. C'est plus important que jamais par les jours que nous vivons, qui nous imposent de cacher les sourires derrière des masques et de retenir la main tendue... Oui, espérons que le lien social se reforme très vite. Belle et douce année à vous qui avez poussé ma porte !

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